C’est une histoire digne d’un scénario de la Silicon Valley. Demis Hassabis et Mustafa Suleyman ont cofondé DeepMind ensemble. Ils étaient des pionniers unis par une même vision. Aujourd’hui, ils se retrouvent à la tête des deux plus grandes divisions d’IA au monde — Google DeepMind et Microsoft AI — et deux interviews récentes révèlent qu’ils empruntent des chemins radicalement opposés vers le Saint Graal de la tech : l’Intelligence Artificielle Générale (AGI).
Si vous pensiez que la « course à l’IA » était une ligne droite, détrompez-vous. C’est désormais un embranchement.
La Vision Google : L’AGI comme l’outil scientifique ultime
Pour Demis Hassabis, l’objectif n’est pas seulement de créer un chatbot plus intelligent, mais de décoder l’univers. Dans une récente intervention, le patron de Google DeepMind a clairement positionné l’AGI comme un instrument de recherche fondamentale.
Google parie sur une répartition 50/50 de ses ressources entre l’infrastructure et la recherche pure. L’ambition ? Résoudre des problèmes « racines » (root node problems) comme la fusion nucléaire ou les supraconducteurs.
Sa roadmap technique se concentre sur trois axes majeurs :
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Corriger l’intelligence « en dents de scie » : En finir avec ces modèles capables de résoudre des maths de niveau doctorat mais qui échouent à compter des objets simples.
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Intégrer la physique : Dépasser la « plausibilité visuelle » pour que l’IA comprenne réellement les lois de Newton.
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L’autonomie de la connaissance : Viser un moment « AlphaZero », où l’IA ne se contente plus de compresser les données humaines, mais découvre de nouvelles connaissances par elle-même.
La Vision Microsoft : L’AGI comme nouveau moteur économique
De l’autre côté du ring, Mustafa Suleyman chez Microsoft rejette la métaphore de la « course ». Pour lui, l’AGI n’est pas une ligne d’arrivée scientifique, mais une transformation économique. Son objectif est pragmatique : réécrire le capitalisme tout en gardant l’humain aux commandes.
La stratégie de Microsoft est centrée sur le produit et l’utilité immédiate :
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La mort des apps et des navigateurs : Suleyman prévoit la fin de l’interface telle que nous la connaissons, remplacée par des agents conversationnels actifs 24/7.
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Sécurité et Fiabilité : La priorité est de vendre des « agents certifiés ». L’accent est mis sur le « confinement » (limiter les capacités d’action de l’IA) plutôt que sur l’alignement moral abstrait.
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Responsabilité : Mettre en place des cadres juridiques stricts où l’humain reste responsable des actes de l’IA.
Deux définitions du succès
Le plus fascinant reste leur divergence sur la définition même de l’arrivée de l’AGI :
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Pour Google (Hassabis) : Nous sommes encore à des années du but. Tant que les modèles manquent de cohérence et de fiabilité scientifique, l’AGI n’est pas là.
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Pour Microsoft (Suleyman) : Le test de Turing est déjà de l’histoire ancienne. Son nouveau benchmark est purement financier : donnez 100 000 $ à un agent IA ; s’il peut les transformer en 1 million de dollars de manière autonome, alors nous avons atteint l’AGI.
En résumé
Le paysage se dessine clairement : Google joue la carte de la perfection scientifique et de la découverte fondamentale à long terme. Microsoft, fort de son partenariat avec OpenAI, mise sur des agents économiques contrôlables et déployables dès aujourd’hui.
Nous ne sommes plus seulement spectateurs d’une course technologique, mais témoins d’un schisme philosophique sur ce que l’IA devrait être : un scientifique qui explore les étoiles, ou un assistant qui transforme l’économie mondiale ?